Allocution de Serge Weinberg, Président du Conseil d’administration de Sanofi et Président de Weinberg Capital Partners

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Je souhaite partager avec vous les réflexions que m'inspire la situation de l'épargne en France et, en particulier, l'épargne retraite. Au cours de cette conférence, on a beaucoup parlé de solidarité. Il y a un autre concept que je voudrais mettre en avant, c'est celui de souveraineté. Nous sommes confrontés à un danger majeur de perte de souveraineté économique dont le foyer est notre situation particulière au regard des autres nations du monde occidental, qui ont toutes édifié des systèmes de retraite par capitalisation, individuels ou collectifs. Cette singularité a des conséquences délétères : un régime par répartition et un système d'assurance-vie théoriquement orienté vers la capitalisation, mais qui en réalité est entièrement destiné au financement de la dette publique.

Les publications d'institutions publiques, de cabinets d'expertise et de veille économique mettent en évidence la croissance régulière des investisseurs étrangers dans le capital des sociétés françaises. Dans l'Hexagone, on s'est réjoui de cet essor en considérant que ces investissements attestent l’attractivité et la vitalité économique de la France. C'est une vision très naïve et il est légitime de se demander quelles sont les conséquences de l’emprise des investisseurs étrangers sur l’économie nationale.

Dans un premier temps, on peut observer que nous avons récemment perdu des centres de décision importants : Alcatel, Lafarge, Technip. Pourquoi ? Parce que ce sont des actionnaires internationaux qui ont pris le contrôle de ces sociétés, parfois avec la complaisance des managers français. Dans un second temps, nous notons d'année en année la montée des activistes. Le mois dernier, le fonds activiste américain Elliott a pris 2,5 % du capital de Pernod-Ricard. Il s’agit d'une première intrusion dans une entreprise du CAC 40. Au printemps 2018, ce fonds a réussi son offensive contre Telecom Italia en faisant élire ses candidats au Conseil d'administration. C'est dire que les activistes ne reculent devant aucun bras de fer : ils entendent influencer, voire prendre le contrôle des groupes de premier plan auxquels désormais ils se confrontent.

Il est tout aussi essentiel de comprendre que ce sont des investisseurs américains respectables, telles que calPERS -gestionnaire des retraites des employés du secteur public californien- qui financent les fonds activistes. Leur objectif est de privilégier la rentabilité à court terme et de protéger la vertu de leurs mentors. C'est la réalité du monde dans lequel nous vivons. Un monde brutal, où le fait d'avoir ou de ne pas avoir une base d'actionnaires importante est déterminante pour l'avenir de l'économie du pays et de sa cohésion sociale. C'est pourquoi la réflexion sur la réforme des retraites est véritablement capitale.

Autre facteur : la concentration de la gestion d'actifs à l'échelle mondiale. Aujourd'hui, les 20 premiers fonds de gestion, américains pour la plupart, totalisent 82 000 milliards de dollars, soit 40 fois le PIB français. Dans cette cohorte, il n’y a qu’une société française, Amundi. Nous avons donc un actif économique à protéger avec fermeté.

Les grands fonds de gestion ont un rôle majeur sur la gouvernance des sociétés européennes et françaises. Ils s'appuient sur des agences en conseil de vote, ou proxy. On peut citer, par exemple, Glass Lewis et ISS, agences américaines pionnières sur ce marché. Leur rôle est de fournir aux investisseurs des recommandations de vote pour les assemblées générales. Face à la complexification des dossiers, ce sont elles qui, paradoxalement, influencent voire déterminent l'issue des votes sur des décisions telles que la nomination des membres du Conseil d'administration, les rémunérations des dirigeants et, ainsi, régentent progressivement la stratégie des entreprises.

Quand je suis émetteur et que je regarde le marché, voilà donc ce que je vois. Quand je suis investisseur, je fais le constat que les industriels français conduits à relever le défi de la mondialisation sont contraints par des règles prudentielles qui n'affectent pas les acteurs que nous venons de mentionner. Il n'empêche, nous n'avons pas une conscience suffisante des enjeux de cette « bataille du capital ».

Vous pouvez déduire de ces différents propos que j'approuve l'arrivée d'un régime de retraite par capitalisation dans le paysage économique français. Je ne me prononce pas sur les formes, sur les modalités, mais changer les règles du jeu, engager cette évolution me paraît absolument essentiel.

Avant de conclure, j'ajouterai un autre élément de réflexion. Ce sont les fonds de pension américains, canadiens, anglais qui tirent actuellement profit de la croissance des entreprises françaises. C'est pour eux que l'on travaille. Ce sont eux qui bénéficient de la hausse de la valeur des actions, des dividendes. Je trouve absolument stupéfiant qu'on se pose encore la question de savoir si les salariés français peuvent bénéficier ou pas de l'effet de cette croissance !

Un système de répartition est adossé à la masse salariale nationale, alors qu’un système par capitalisation a pour matrice la dynamique de la croissance mondiale, les cooptations d'actifs étant des choix ouverts. Or, on observe depuis plusieurs décennies que la croissance mondiale est bien supérieure à la croissance française. De la sorte, notre système se prive d'un paramètre dont on parle relativement peu, le paramètre du rendement. À mes yeux, ce choix d'assiette doit inspirer les arbitrages de la réforme des retraites.

Voilà donc en quelques mots l'observation d'un praticien de l'économie, qui est étranger à la manière dont la question des retraites peut être techniquement appréhendée, mais s’autorise à porter à votre connaissance ses réflexions sur le sujet.